Dans une tribune au « Monde », le politologue catalan Gabriel Colomé et la socialiste française Gabrielle Siry Molina tirent les leçons du succès du bloc indépendantiste aux élections du 21 décembre.

LE MONDE |   • Mis à jour le  | Par  Gabriel Colomé (Professeur de sciences politiques à l’Université autonome de Barcelone) et Gabrielle Siry Molina (Ancienne candidate PS aux législatives et Porte-parole d’En Commun)

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Tribune. La victoire des indépendantistes était attendue : les derniers sondages leur donnaient la majorité, même si celle-ci était fragile. Toutefois, ce résultat ne doit pas occulter le nouvel équilibre au sein du bloc indépendantiste, qui est la véritable surprise de ce scrutin : alors que la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) était majoritaire chez les indépendantistes depuis deux ans et que les sondages faisaient de ce parti le vainqueur attendu de l’élection, celui-ci termine derrière Junts per Catalunya (« ensemble pour la Catalogne »), le groupe du président destitué, Carles Puigdemont.

Retour à la case départ donc : M. Puigdemont pourrait être réélu président de la Generalitat – sans pouvoir siéger toutefois, du fait des poursuites judiciaires qui le visent – et, si le Parlement catalan ne renonce pas à l’indépendance, Madrid pourrait utiliser à nouveau l’article 155 de la Constitution afin de reprendre le contrôle sur l’administration de la Catalogne.

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En réalité, la principale surprise du scrutin est la victoire du parti de centre droit Ciudadanos, emmené par la jeune Ines Arrimadas (36 ans), qui termine en tête aussi bien en nombre de voix (25,35 %) que de sièges (36). La très bonne campagne de Mme Arrimadas a séduit les Catalans sur deux tableaux : une promesse de rassemblement après de longs mois de divisions et de feuilleton judiciaire autour du gouvernement de Carles Puigdemont, et une promesse de renouvellement et de dépassement de ce qu’elle nomme le « bipartisme rance ».

Le scrutin catalan fait ainsi écho à la dernière élection présidentielle française avec la poussée d’une force centriste portée par une figure jeune, face à de vieux partis politiques perçus comme immuables, et, en ce qui concerne le Parti populaire (PP), profondément corrompu.

Une défaite pour l’Etat central

Le PP de Mariano Rajoy, qui ne remporte que quatre sièges, a été coulé par un « vote utile » en faveur de Ciudadanos, créé il y a seulement onze ans. Le parti de M. Rajoy est le grand perdant de cette séquence électorale : d’une part, la question de l’indépendantisme en Catalogne est tout sauf réglée, alors que le gouvernement espérait la fin d’une crise ; d’autre part, l’effondrement électoral du PP permettra à Albert Rivera, 38 ans, son président, d’installer un nouveau rapport de force vis-à-vis de M. Rajoy et d’espérer une victoire aux prochaines élections de 2019.

Au-delà de cette image dégradée, le pouvoir central paye aussi son incapacité à sortir du marasme après une crise économique qui a épuisé l’Espagne : le taux de chômage y avoisine les 20 % et le salaire réel a chuté pendant la crise. En Catalogne, dans une région industrielle dont la crise a accéléré le déclin, la revendication régionaliste a trouvé un terreau fertile depuis 2010 : les indépendantistes progressent à chaque élection.

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Les résultats électoraux en Catalogne font, en outre, écho à la victoire des nationalistes corses, et rappellent que la crise catalane est une crise européenne : celle d’Etats-nations devenus incapables de réduire les inégalités en leur sein.

Le mouvement indépendantiste a bien sûr des racines culturelles, comme les autres mouvements régionaux à travers l’Europe. Toutefois, le socialiste catalan Josep Borrell, ancien président du Parlement européen, explique que « les enquêtes continuent de montrer que l’indépendance est une question identitaire émotionnelle profonde pour 15 % à 20 % de la société catalane, tandis que 25 % à 30 % s’est laissée convaincre par l’idée qu’avec l’indépendance, elle vivrait mieux ».

Réveils identitaires multiples

Ce réveil du régionalisme catalan vient rappeler avec vigueur les thèses développées par Anne-Marie Thiesse dans La Création des identités nationales (Seuil, 1999), dans lequel elle explique que c’est parce que la nation est apparue à l’époque comme l’espace où chacun dispose de droits sociaux et peut lutter pour les défendre et les accroître que les Etats-nations ont pu s’imposer. Or, la mondialisation des échanges, la puissance des entreprises multinationales et la mobilité du capital font aujourd’hui des Etats européens des gestionnaires des conséquences sociales de décisions économiques sur lesquels ils ont de moins en moins de prise.

Les réveils identitaires sont multiples dans un contexte où le progrès social paraît de plus en plus inatteignable pour toute une partie de la population, celle des « perdants » de la mondialisation : installation du fondamentalisme au Moyen-Orient, mise en avant de « l’identité blanche » dans le cas de deux événements marquants de 2016 : le Brexit et l’élection inattendue de Donald Trump. « Pour une personne à faible revenu ou tout en bas de la hiérarchie sociale, explique le sociologue Jean-Claude Kaufmann, la part de l’identité innée, comme la couleur de peau ou le pays d’origine, devient plus valorisante que l’identité acquise », celle que l’on se construit au fil du temps.

C’est parce que cet étiolement identitaire est une forme d’impensé politique que nous sommes toujours surpris : Brexit, Trump, Catalogne… Là où les populations ont le plus pâti de la mise en concurrence, dans les régions à dominante agricole ou industrielle, comme la Catalogne, la perte de perspective d’ascension sociale par le travail et d’un capital culturel lié à une profession peut provoquer un vide identitaire qu’il faut combler.

La lutte contre les inégalités fiscales et territoriales est donc une urgence, via le développement d’infrastructures adaptées à la réalité du XXIe siècle, une politique fiscale redistributive assumée et une lutte acharnée contre la concurrence fiscale en Europe, qui amenuise continuellement les ressources des Etats. A défaut, l’indépendantisme a encore de beaux jours devant lui.

Gabriel Colomé est l’auteur de « La Cataluna insurgente », Carena, 126 pages, 12 euros.

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